L’acte créateur ne souffre pas la complaisance.

L’acte créateur ne souffre pas la complaisance.

Nous faisons bien souvent l’erreur de manquer d’exigence par facilité ou orgueil, par peur des conflits ou des contradictions… ou tout simplement par lâcheté.

Pour créer, il faut accepter de se salir les mains. Faire trop propre par « respect », ou par peur du jugement, revient à ne pas faire de choix artistique. Or, créer c’est oser offrir son regard singulier et son interprétation au monde, au risque de ne pas être approuvé par la majorité bien-pensante, car, créer, c’est, justement, prendre un risque.

Donner naissance à une œuvre demande du « courage », autrement dit, l’énergie et la puissance de la « rage au cœur », comme nous le répétait régulièrement mon professeur de théâtre, Luc Charpentier.

Accoucher d’une oeuvre est souvent source de douleur. Pas de péridurale pour l’artiste. Pas de demi-mesure ou de tiédeur. Il faut miser comme au poker, et miser gros. Lorsque l’on crée, on se mise soi, tout entier. On s’expose à la lumière et à la critique. C’est le jeu.

Allant de pair avec l’exigence, il y a la patience. Vouloir se précipiter pour se débarrasser d’un texte, d’une musique, d’un tableau que l’on a retouché trop souvent et que l’on ne peut plus voir en peinture, ne donne pas de bons résultats. Dans ce cas, il vaut mieux faire une pause, pour laisser maturer et digérer l’œuvre avant de la reprendre pour, parfois, la revoir intégralement. 

Il faut aussi savoir s’entourer des « bonnes » personnes. Celles qui oseront vous dire ce qui ne va pas, au risque de vous blesser.  L’amour, non plus, ne souffre pas la complaisance.  Nos proches sont souvent plus sévères et c’est tant mieux. La personne qui vous veut du bien n’est-elle pas celle qui ose vous dire quand vous avez une feuille de salade coincée entre les dents ? 

L’artiste qui ne sait pas recevoir la critique a peu de chance d’aboutir. 

Soyons honnêtes, la critique fait mal. Elle vient faire vibrer la corde sensible de la peur du jugement, de sa légitimité et de sa valeur. De quoi provoquer des remises en question existentielles noyées dans un tsunami émotionnel !  C’est d’autant plus vrai depuis que les « haters » sont à la mode sur les réseaux sociaux. Elle est pourtant indispensable. S’exposer fait partie du travail. Pas d’œuvre d’art sans public.

Attention cependant, tout n’est pas juste dans les retours. Ils sont faits souvent à travers un prisme déformant ; celui de la personnalité et de l’histoire de celui ou celle qui reçoit l’œuvre.  Donc, écouter le tout-venant et remettre en cause l’intégralité de son propos en fonction du dernier qui a parlé ne rend pas service à l’œuvre non plus. 

En effet, savoir recevoir la critique n’est pas un exercice facile. 

Comment faire le tri entre ce qui est dit pour notre bien et ce qui n’est que pure jalousie ? 

Comment faire la différence entre celui qui vous donne un conseil judicieux et celui qui, par incompétence ou incompréhension, risque de vous faire prendre un mauvais chemin, en toute bienveillance ?

Séparer le bon grain de l’ivraie, exige de mettre son égo de côté pour prendre suffisamment de recul. Il faut se méfier de la critique, comme du compliment. Ils peuvent être des pièges, des brouilleurs de pensée. 

Si, au lieu de juger votre travail, vous le jaugiez ? Avez-vous marqué des points dans le sens de votre objectif ?

Vous seul savez ce que vous avez envie de dire et comment. Si vous avez correctement déterminé votre propos, votre axe, alors, les critiques vous permettront de « jauger » là où vous en êtes. 

Une personne peut mal réagir parce que votre discours vient la déranger en profondeur ; rien à voir avec la qualité de votre travail.  A contrario, une personne peut être enthousiaste parce qu’elle vous aime bien ou parce qu’elle est admirative de votre travail précédent. Le pire étant la réception tiédasse d’un « oui, c’est sympa », « j’ai bien aimé », sans rien de plus. Là, vous pouvez être certain(e) que vous n’avez pas marqué vos points. Peut-être avez-vous été trop tièdes ? Si c’est le cas je vous rassure, cela n’est absolument pas grave, on gomme et on recommence ! 

Oui une œuvre d’art doit être vitale pour un artiste, pour lui permettre d’avoir un axe fort, d’affirmer sa singularité et ne pas céder à la facilité ; mais il a aussi le droit à l’erreur donc de recommencer, autant de fois qu’il est nécessaire pour aboutir à son but. 

Les mauvaises langues diront « tu n’auras pas droit à une deuxième chance ». Quelle horreur ! Vous la voyez cette langue perfide et destructrice sortir insidieusement de la bouche de ce serpent ? Le sourire sadique en prime ? Au-delà de la pression phénoménale que cette réflexion idiote met sur l’artiste, elle infuse une croyance négative particulièrement bloquante qui ne fera qu’engendrer le « syndrome de la perfection ». Résultat : votre œuvre reste dans un tiroir. 

L’échec n’est pas une condamnation à mort, seulement une expérience. Seuls ceux qui n’ont jamais essayés, n’ont jamais échoués. 

« Le succès c’est d’aller d’échec en échec sans perdre son enthousiasme » Winston Churchill.

Pour être artiste, il faut aimer jouer, parier et prendre des risques. Sinon, autant travailler dans une banque ! (Je tiens à préciser que je n’ai rien contre les personnes qui travaillent dans les banques)

Quoi qu’il en soit et quoi qu’il en coûte, la création est affaire de ténacité et de travail. Je déteste la réputation qu’ont les artistes d’être des fainéants, rêveurs, complètement à côté de la plaque. Je ne connais pas plus courageux, tenace et bosseur. Savoir remettre en question son travail, recommencer, se dépasser, souffrir et mettre à plat son égo, prendre le risque de l’opprobre en gardant la fougue et l’ambition de son projet… sont les super-pouvoirs des créateurs.

Si vous avez des doutes concernant votre œuvre, je vous invite à vous poser les questions suivantes :

  • Avez-vous correctement déterminé votre public cible ?

Si c’est le cas, peut-être votre œuvre n’est-elle pas en adéquation avec la mode, avec les attentes du public actuel, peut-être le sera-t-elle dans un an ou deux.

Par ailleurs, si votre œuvre ne rencontre pas le public en France, peut-être sera-t-elle mieux accueillie à l’étranger ? Ce qui ne plaît pas à Paris, peut plaire en province et inversement. Il est intéressant de sortir du cadre de vos habitudes et de vos croyances.

Si ce n’est pas le cas, faites-le. C’est primordial. Cela peut vous permettre de débusquer les hors sujet. Soyez précis et surtout ne soyez jamais complaisant en espérant toucher le plus grand nombre. Votre « public cible » au contraire doit être celui qui est le plus réfractaire à votre objectif (si vous l’avez convaincu, vous avez d’office convaincu les autres).

Ce qui nous amène à la deuxième question :

  • Est-ce que vous savez quel axe vous avez choisi de défendre précisément ? Quel est votre propos ? Qu’est-ce que vous avez envie de dire et pourquoi ? Avez-vous précisé votre objectif ?

Si la réponse est non, votre projet n’a probablement pas d’axe et manque de puissance. Recommencez.

Si la réponse est oui, avant de mettre le point final, posez-vous cette question primordiale : Ai-je été complaisant(e) ? Avec qui et avec quoi ? 

Si c’est le cas, alors, recommencez ! Recommencez jusqu’à ce que votre cœur vibre de Rage et de Joie.